Pour l’écriture de ce projet, je me suis donné un fonctionnement souvent présent dans mon travail, consistant à : réfléchir le lieu à investir, sortir des personnages à y insérer, élaborer quelques pistes maîtresses, pour terminer par  laisser le tout s’organiser, avec la liberté que l’on retrouve dans les exercices de rêve éveillé. Ces exercices utilisés en psychanalyse demandent au patient de produire un scénario de type onirique qu'il décrit au thérapeute.  Ceci me permet un assemblage d’éléments s’appelant les uns les autres, dans un principe d’action-réaction, et en proposant une narration houleuse. Cette narration est construite d’éléments généralement reconnus par le spectateur, mais imbriqués les uns aux autres dans une logique propre à l’imaginaire d’une seule personne, en l’occurrence, moi, l’artiste.

 

Plusieurs aspects ont nourri ma proposition :  l’échelle de l’espace à investir, la situation géographique du 2-22 (en plein cœur du Quartier des spectacles), l’histoire de ce coin de rue (des éléments forts tel que l’entrée au pays des immigrants par la «main», le Red Light, les manufactures de chaussures, les grands incendies),  l’architecture du bâtiment (les  quatre étages, les passerelles, le vitrage) et finalement la fonction du bâtiment (dédié à plusieurs organismes culturels).

 

Je me devais d’utiliser une figure artistique (arts visuels) afin de contraster avec l’environnement plus populaire du Quartier des spectacles et afin de faire ressortir la vocation particulière grandement axée «arts visuels» des occupants de l’immeuble (RCAAQ, Artexte, Vox et culturel avec CIBL et La Vitrine). Je me devais de proposer une série d’actions performatives (répondant aux spécificités de l’art performance), se détachant des spectacles pouvant être présentés dans le quartier,  en rupture avec les intentions d’une animation de rue, en gardant toutefois une très grande ouverture pour tous les publics et en portant une attention spéciale à rendre l’œuvre accessible et intéressante pour un bassin de spectateurs qui n’auront pas le même bagage. Bref, en jouant dans un aller-retour entre l’art et le pop, comme je le fait généralement.

 

La demande pour cette œuvre performative était d’habiter, en tant qu’artiste, les vitrines de ce nouvel édifice. C’est pourquoi  mon choix s’est arrêté sur l’artiste Allemand Joseph Beuys  avec pour point de départ son œuvre «I like America and America likes me». Cette œuvre a marqué l’histoire, tant celle de la performance que celle de l’art contemporain. Dans les années 70’, Beuys est reconnu pour son travail de performance et d’installation en Europe, mais les Etats-Unis le boudent toujours. Ses récits personnels nous racontent qu’il se serait écrasé en Russie, à bord de l’avion de guerre allemand qu’il pilotait. Il aurait été secouru par des villageois, enveloppé de couvertures de feutre et ils auraient soigné ses blessures avec du gras. Ces éléments sont récurants dans l’ensemble de son travail. En 1974, en répondant à l’invitation d’un galeriste new-yorkais, il s’enveloppe de feutre avant de prendre l’avion. En atterrissant à New York, des ambulanciers l’attendaient sur la piste et le transporte en civière, en ambulance jusqu’à la galerie René Block. Les ambulanciers le déposent à l’intérieur de la galerie où il passera les 3 prochains jours, en compagnie d’un coyote (vivant). Ses trois jours d’interaction et de dialogue avec l’animal, processus spirituel voir shamanique,  le connectent avec l’essence même de l’Amérique et il repart ainsi, emballé de feutre, en civière, avec les ambulanciers, sans avoir posé le pied sur le sol américain.

La figure de Beuys, dans sa couverture de feutre, canne à la main, face au coyote est mythique dans l’art contemporain. C’est cette figure que je me propose d’incarner afin d’habiter les vitrines du 2-22 pour les 5 prochaines années.